L'Europe peut-elle encore exister sans ennemi commun ?
Entre guerre en Ukraine, fractures politiques et quête d’identité stratégique, l’Union européenne cherche encore ce qui unit réellement ses États membres au-delà des crises.
Bruxelles, printemps 2025. Dans les couloirs du Parlement européen, une question revient en boucle chez les eurodéputés que nous avons rencontrés : l'Union tient-elle encore debout par conviction, ou simplement parce que le monde extérieur la contraint à rester groupée ?
Pendant des décennies, l'Europe s'est construite en creux. La menace soviétique a cimenté l'alliance atlantique. Le souvenir des guerres mondiales a justifié l'intégration économique. Puis l'invasion russe de l'Ukraine en 2022 a redonné à l'Union un adversaire identifiable, une frontière à défendre, une rhétorique de bloc. « Sans la guerre en Ukraine, on n'aurait jamais adopté le Fonds européen de défense aussi vite », admet un fonctionnaire de la Commission sous couvert d'anonymat.
Mais l'ennemi soude-t-il vraiment, ou ne fait-il que masquer les fractures ? Les chercheurs sont partagés. Pour Ivan Krastev, politologue bulgare spécialiste de l'Europe centrale, « l'Union a toujours eu besoin d'une menace extérieure pour avancer. Le problème, c'est que les menaces changent, et que les États membres ne s'accordent jamais sur leur hiérarchie. » Varsovie pointe Moscou. Budapest ménage Pékin. Rome surveille le sud de la Méditerranée. Paris rêve d'autonomie stratégique. Berlin calcule.
Sur le terrain, à la frontière polono-ukrainienne, les soldats de l'OTAN parlent d'une solidarité retrouvée. Dans les rues de Budapest ou de Belgrade — ville candidate à l'adhésion —, le sentiment est plus ambigu. « L'Europe, pour nous, c'est surtout des règles et des conditions », dit un commerçant serbe d'une quarantaine d'années.
La question dépasse la géopolitique. L'Europe se cherche aussi un ennemi intérieur : le dérèglement climatique pour certains, l'immigration pour d'autres, les GAFAM pour une troisième faction. Ces « ennemis » ne font pas consensus, ils divisent. Et une Union qui se bat contre elle-même n'a plus besoin d'adversaire extérieur pour se fragiliser.
Le vrai test n'est pas militaire. Il est politique : est-ce que les Européens veulent encore quelque chose ensemble, au-delà de la paix et du marché unique ? Pour l'instant, la réponse reste suspendue, quelque part entre Bruxelles et Budapest, entre la peur et l'indifférence.
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